Inégalités et justice sociale : les débats et les défis contemporains
Trois jours de réflexion et de débats à l'Ecole normale supérieure, rue d'Ulm à Paris, organisés par l'Institut. Découvrez les intervenants, leurs sujets de travail et de recherches, leurs publications. Retrouvez leurs interventions au cours de ces Rencontres de l'Institut Edgar Quinet.
Justice sociale et égalité des chances
"Introduction de Yves Daudigny"
Lorsque Vincent Peillon m’a demandé d’être le modérateur de cet atelier, sur la justice sociale et l’égalité des chances, je l’avoue, j’ai d’abord été très impressionné par la qualité des intervenants. A cette table ronde participeront en effet trois « experts » de l’institut Edgar Quinet… et permettez-moi de vous les présenter :
Patrick Savidan, philosophe et Président de l’Observatoire des Inégalités, dont l’ouvrage Repenser l’égalité des chances paru récemment vient enrichir toute une réflexion sur les questions de justice et de cohésion sociale.
Eric Maurin, sociologue et docteur en économie, chercheur au Groupe de Recherche en Economie et Statistique, Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales qui a publié, parmi quelques ouvrages, l’égalité des possibles, le ghetto français, enquête sur le séparatisme social et, plus récemment, la nouvelle question scolaire, les bénéfices de la démocratisation.
Jacques Rigaudiat, ancien conseiller social de Michel Rocard et de Lionel Jospin, qui propose, dans son livre « Le nouvel ordre prolétaire » des pistes concrètes d’action pour réorganiser le modèle social français.
Avant de vous donner la parole, Messieurs, afin que chacun d’entre vous nous livre sa vision d’une justice sociale « soutenable » et de la possibilité – voire même de la pertinence- de l’égalité des chances, je voudrais souligner l’intérêt que présente, pour l’élu que je suis, sur le fond et sur la forme, un atelier tel que celui-ci.
« Que diable allais-je faire dans cette galère » me suis-je dit de prime abord. La démarche de l’institut Edgar Quinet est en effet tout à fait originale et innovante… et, à la réflexion, formidablement stimulante. Il est rare (et du coup précieux) qu’un élu local puisse évaluer sa pratique, sur le terrain, sur le concret, le réel, à l’aune des théories de chercheurs, philosophes, économistes, sociologues… de réunir, pour une réflexion commune, ceux qui pensent global et ceux qui agissent local.
Et surtout, sur un sujet tel que la question sociale, à laquelle, en tant qu’élu du territoire nous sommes chaque jour confrontés. Il n’est pas un jour qui passe sans que nous ayons à prendre de décision pour répondre aux besoins urgents d’une personne, tout en élaborant et en menant, dans le temps qui nous est donné, des politiques visant à améliorer le quotidien de nos concitoyens.
Et il n’est pas un jour où l’on ne se prend à rêver d’un monde plus juste, plus solidaire, plus lisible. En charge de la construction des collèges, on aimerait que chaque enfant de notre département ait les mêmes chances de réussite. En charge du logement, on souhaiterait que chacun ait droit à des conditions de vie décentes. On espèrerait le retour du plein emploi et la disparition de cette nouvelle précarité qui touche les travailleurs. Nous aimerions voir disparaître les difficultés de vie de telle ou telle catégorie de personnes : les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, les jeunes sortis trop tôt du système scolaire, sans qualification…
Agir ça et là pour cautériser les plaies prend un tel caractère d’urgence que la possibilité, avec vous Messieurs, d’un temps de réflexion et d’approfondissement du sens de l’action publique, de la recherche de solutions nouvelles, d’idéaux nouveaux, me semble indispensable. Confronter vos analyses, vos recherches à notre pratique. Réfléchir ensemble aux grands défis de la société contemporaine.
Dans un article paru dans le Monde II en avril 2007 sur le niveau de vie des français, Michel Dollé concluait par cette phrase terrible pour les politiques que nous sommes « le système public de décision (il évoquait évidemment le système français, par rapport à d’autres pays européens) est très en retrait… et, disait-il, prend les choses à l’envers. Avant de lancer textes de lois et décrets, peut-être faudrait-il répondre à certaines questions fondamentales, sur ce qui ne fonctionne pas dans l’éducation, sur les dispositifs susceptibles d’aider l’emploi…
Permettez-moi un léger a-parté. A la lecture de vos ouvrages, je n’ai pu m’empêcher – excusez l’Axonais que je suis – de rapprocher vos interrogations d’un des éléments de notre patrimoine, le Familistère de Guise, au nord de notre département. Un site exceptionnel, puisque seul témoin au monde d’une utopie réalisée. Au 19ème siècle, l’industriel Jean Baptiste Godin décide de mettre en application ses théories sociales, proches du Fouriérisme et crée une ville dans la ville, le Familistère. Un ensemble de bâtiments, le Palais social, où il logera ses ouvriers, une école – la première école de France obligatoire pour les garçons et les filles du Familistère, un théâtre, pour permettre à tous d’accéder à la culture… et de s’exprimer, puisque c’est là que se tiendront les assemblées générales des ouvriers actionnaires, une pouponnière, un économat, un magasin coopératif…
Je revoyais en esprit ce lieu et me disais « mais au fond, toutes ces préoccupations qui sont l’objet de ce colloque sont déjà là : comment rétablir une certaine équité entre ouvriers et cadres de l’usine, quelle éducation donner à nos enfants, quelle place pour les femmes dans cette société, quel accès à la culture, quelle vision du travail ?
Vous imaginez, à la fin du 19ème siècle, un patron d’usine qui instaure la participation salariale, construit des logements décents, sous le même toit, pour ses cadres et ses ouvriers – l’attribution des logements était fonction de la taille de la famille-, décrète l’école obligatoire pour les garçons et les filles de la cité, met à la disposition des familles une pouponnière, fait même construire une piscine à fond modulable pour que tout le monde puisse apprendre à nager…
Depuis l’aventure Godin, le temps s’est écoulé. Les règles économiques ont évolué. Les conditions de vie ont changé. Pourtant, et peut-être parce que justement le monde ne tourne plus comme avant, nous sommes ici, philosophes, économistes, sociologues et politiques, pour réfléchir ensemble à la question fondamentale d’un mieux vivre possible.
La période est propice. Les échéances électorales nationales sont derrière nous, ou loin devant nous, le pays n’est pas en guerre. Laissons de côté, pour une fois, le sentiment d’urgence. Prenons le temps de construire, déjà dans les idées, ensuite, sur le terrain, les bases d’un meilleur avenir possible.
Si nous, hommes de gauche, ne prenons pas le temps de cette réflexion, d’accomplir ce travail de repositionnement de l’action publique, ne vous inquiétez pas. La droite, elle, tout à fait décomplexée, n’aura aucun scrupule à détruire le lien social… On peut même constater qu’ils ont déjà commencé.
Je vous propose, pour « organiser » cet atelier de réflexion, de laisser en premier lieu Jacques Rigaudiat nous dresser un « état des lieux » des inégalités aujourd’hui et des difficultés du modèle social français.
Ensuite, je propose à Patrick Savidan de redéfinir, à la fois d’un point de vue historique et philosophique, le concept de justice sociale cher à la gauche et ce concept d’égalité des chances, qui, serait, dites-vous, survalorisé, utilisé tous azimuts.
Avant de débattre avec la salle, Eric Maurin nous parlera de la question scolaire et des bénéfices de la démocratisation scolaire. Et je dois bien dire qu’en tant que jeune « ancien enseignant », c’est une question que j’ai eu à examiner de très près.
Monsieur Rigaudat, on sent bien que la politique échoue parfois à trouver des solutions efficaces aux nouvelles formes de pauvreté. Sur quelles bases, selon vous, est-il possible de construire un modèle social juste ?