Inégalités et justice sociale : les débats et les défis contemporains
Trois jours de réflexion et de débats à l'Ecole normale supérieure, rue d'Ulm à Paris, organisés par l'Institut. Découvrez les intervenants, leurs sujets de travail et de recherches, leurs publications. Retrouvez leurs interventions au cours de ces Rencontres de l'Institut Edgar Quinet.
Repenser la Solidarité
Résister ou contre-attaquer ?
La mondialisation de l’économie fragilise l’Etat-Providence. Les activités économiques se déploient maintenant sur un espace qui dépasse très largement le champ d’action des Etats-nations, et les pouvoirs publics se sentent contraints de privilégier les intérêts des investisseurs de peur de voir l’emploi s’effriter. Entre le Charybde des inégalités et le Scylla des délocalisations, le navire de la solidarité paraît de plus en plus délicat à manœuvrer. Que la contrainte économique de la concurrence fiscale entre états et entre régions soit réelle ou en partie imaginaire est l’objet de controverses, mais il est en tout cas certain que la sphère de la solidarité est aujourd’hui sur la défensive.
Dans cette conjoncture défavorable pour la solidarité se profile un malaise plus profond encore. Depuis l’échec du communisme, les projets de société sont en déshérence. On n’ose plus aujourd’hui proposer d’utopie, et les quelques propositions qui sont faites sont largement inaudibles. Pessimisme et cynisme dominent les médias et la vie intellectuelle. Le libéralisme mondialisé s’impose comme unique horizon et ceux qui approuvent le retour à la jungle économique et sociale du XIXème siècle osent qualifier de rétrogrades ceux qui préféreraient, à tout prendre, rester au XXème siècle. Sans horizon alternatif, il est en effet difficile à ces derniers d’organiser une contre-attaque sur le front de la solidarité.
Peut-on tenter de penser le XXIème siècle sur d’autres bases que celles du passé ? Cela requiert de faire un examen critique des trois principales visions du monde qui dominent aujourd’hui le débat public : la conception libérale, la conception social-démocrate, et la conception antilibérale. Ces trois conceptions apportent des éléments de diagnostic qui sont pertinents, mais il faut réorganiser les pièces du puzzle et en ajouter de nouvelles.
C’est sur ces trois conceptions que ce texte se penche pour proposer quelques éléments pour une recomposition d’un projet alternatif, un projet qui puisse structurer une contre-attaque de la solidarité face aux forces de la dislocation sociale. Ces quelques éléments de proposition s’appuient sur les développements des dernières décennies dans des disciplines académiques comme l’économie du bien-être, les théories de la justice sociale, et la philosophie politique. Nous sommes beaucoup mieux armés sur le plan conceptuel pour faire de la prospective sociale sérieuse que ne l’étaient les utopistes puis les marxistes des siècles passés. Mais dans ce texte les principes généraux et les théories abstraites ne seront évoqués que pour éclairer un propos centré sur les termes actuels du débat public.
L’antilibéralisme doit accepter le marché
L’antilibéralisme ne croit pas au marché. Le marché laissant une grande liberté de manœuvre aux agents économiques individuels, l’intuition suggère en effet qu’en l’absence de coordination centralisée cela ne peut conduire qu’au chaos et à l’anarchie. Rien n’est plus inexact pourtant. Le marché a en effet démontré sa capacité incomparable à coordonner les activités économiques décentralisées. Les échecs de la planification, en revanche, sont patents et l’économie de marché est notre horizon indépassable. Pourquoi le marché est-il si efficace dans la coordination des activités ? Les prix sont des outils de communication simples et extraordinairement puissants pour transmettre l’information pertinente aux entreprises et aux ménages. Un excès de demande ici, un excès d’offre là, et les prix s’ajustent pour résorber ces déséquilibres. Ceci produit non seulement une situation d’équilibre offre-demande, mais aussi une situation où aucune modification supplémentaire de l’allocation des ressources ne peut être bénéfique pour tous les agents concernés. En effet, chaque échange particulier étant librement consenti, il est mutuellement bénéfique à chacune des parties, et à la fin de ce processus toutes les possibilités d’amélioration mutuellement avantageuses sont épuisées.
Si le marché était le seul outil viable de coordination des activités économiques, il faudrait s’y résigner. Mais le marché n’est pas seulement un bon outil. C’est le principe même de décentralisation des activités économiques qui est hautement désirable. La liberté de chacun ne se résume pas seulement à la liberté économique, mais elle passe aussi par la liberté de consommer ce que l’on aime, d’exercer la profession que l’on souhaite, de travailler au rythme que l’on veut. Si l’on souhaite voir germer une société où l’autonomie des personnes s’épanouit réellement, on doit souhaiter une organisation décentralisée de l’économie, et si cela n’est pas du marché, ça doit y ressembler fortement.
Il ne faut donc pas avoir peur d’embrasser le marché comme principe de base de l’économie. Oui à l’économie de marché. Cependant, on a tort de brocarder les antilibéraux qui se méfient du marché. Car il faut se méfier du marché. Les économistes ont maintenant bien cerné certaines limites du fonctionnement des marchés, et il est regrettable que ces découvertes prennent du temps à imprégner la pensée « unique » dominante, dont la vision du marché retarde de trente ans sur la théorie économique.
Parmi les défaillances dans le fonctionnement ordinaire des marchés, citons-en deux importantes. En premier lieu, les prix ne contiennent pas toujours toute l’information pertinente pour bien orienter les décisions des acteurs économiques. En second lieu, le marché ne fait rien pour corriger les inégalités, et peut même les exacerber.
Le premier problème affecte en particulier les marchés, comme ceux du travail, de l’assurance ou du crédit, où la nature du produit échangé n’est pas transparente et où les parties prenantes ont intérêt à ne pas révéler l’information dont ils disposent. Prenons l’exemple du marché du travail. L’employeur se méfie de son salarié qui peut le tromper sur ses qualifications ou sur son effort, mais de façon symétrique le salarié doit aussi se méfier de son employeur qui peut lui faire de fausses promesses sur les conditions de travail ou les perspectives de carrière et qui peut plus généralement ne pas récompenser l’investissement que fait le salarié dans son travail. Cette méfiance mutuelle atrophie le marché du travail et fait que de nombreuses transactions mutuellement profitables ne peuvent se réaliser, tandis que les relations de travail sont polluées par un défaut d’investissement réciproque dans la durée, qui réduit la productivité. Des phénomènes analogues se produisent sur tous les marchés où la nature du « produit » échangé n’est pas transparente. Nous verrons plus loin comment, dans le cas du travail, une meilleure répartition du pouvoir dans l’entreprise pourrait atténuer le problème.
Le premier problème concerne également les « externalités », c’est-à-dire les effets des décisions économiques individuelles qui s’exercent directement sur d’autres parties de l’économie sans médiation adéquate par les prix. La pollution est l’exemple le plus cité et d’une actualité terrifiante. L’instabilité des marchés financiers relève de phénomènes d’interdépendance analogues, notamment dans les bulles spéculatives. Il y a de nombreux autres exemples, car les externalités sont présentes dans la plupart des décisions économiques. Voici un exemple qui a attiré l’attention des économistes plus récemment, et qui est potentiellement très important pour comprendre les ressorts de notre société. Malgré la menace environnementale, on ne cesse de louer le dynamisme de l’économie de marché et sa frénésie d’innovation et de consommation. Or, une grande partie de cette frénésie est une course à la « distinction », au standing relatif, qui est parfaitement inutile dans la mesure où tous s’échinent mais seuls quelques-uns prennent l’avantage. Dans cette course, l’augmentation générale du niveau de vie qui résulte de la quête du « toujours plus » ne rend pas les gens plus heureux. Contrairement à ce qui est affirmé parfois, le marché lui-même n’est pas le seul ni même le principal responsable de cette atmosphère compétitive qui traverse la vie économique. Ce qui est aussi en cause, c’est le goût des acteurs pour la distinction, la puissance, la supériorité, ou même simplement, pour nombre d’entre eux, le simple souci de conformité. Il se trouve que le marché est incapable de contrer ce phénomène d’irrationalité collective.
Les solutions au problème des externalités varient selon les cas. Les agents privés peuvent parfois s’organiser collectivement pour y remédier. Mais bien souvent l’intervention des pouvoirs publics est nécessaire. Dans ce contexte l’incitation (fiscalité, ou marché de droits) est souvent préférable à la réglementation car cette dernière, en imposant par son caractère aveugle et uniforme des coûts inégaux aux différents agents économiques, est elle-même source d’inefficacité et d’iniquité. Mais la réglementation a des vertus éducatives qui sont importantes et peuvent, dans certains cas, la rendre plus efficace à long terme.
Le second défaut du marché est qu’il ne fait rien pour réduire les inégalités et a souvent tendance à les accentuer. Or l’égalité est une vertu essentielle. Certes, l’égalité pure et simple, l’uniformité, le nivellement par le bas, ne sont pas à rechercher. A la suite du philosophe John Rawls en particulier, on conçoit dorénavant l’égalité ou l’équité – les deux termes sont largement interchangeables, alors que l’on cherche parfois, avec des visées douteuses, à les opposer – comme la priorité donnée aux plus défavorisés. C’est une forme en quelque sorte intelligente de recherche de l’égalité, et il faut souligner qu’elle n’exonère absolument pas toute inégalité apparaissant dans un contexte de croissance où la situation des plus défavorisés s’améliore. Les inégalités ne sont tolérables que si elles sont indispensables pour optimiser la situation des plus défavorisés, et non pas dès qu’elles leur bénéficient plus ou moins vaguement. C’est donc très exigeant dans le principe. Les politiques libérales favorables aux plus riches et présentées comme bénéficiant indirectement aux plus défavorisés par les miettes qui en retombent (« trickle down ») ont peu de chance, par exemple, de trouver grâce auprès de cette notion d’équité.
Il est donc indispensable d’associer à l’économie de marché des mécanismes de redistribution et de soutien aux bas revenus. L’étude économique des politiques redistributives montre qu’elles sont viables et opérantes dans certaines limites. La mondialisation ne change pas radicalement la donne et on a trop tendance de nos jours à sous-estimer la marge de manœuvre des pouvoirs publics, qui reste substantielle. L’analyse économique insiste aussi sur l’importance des « dotations initiales » des personnes : leur niveau d’éducation et les ressources héritées de leur famille. Il est regrettable que la tendance soit aujourd’hui au retour au système dynastique où les richesses se transmettent d’une génération à l’autre sans entrave. Aucun argument sérieux ne justifie la liberté, ou plutôt le privilège, de donner à ses enfants un niveau de richesse bien supérieur à la moyenne. En revanche, la taxation de l’héritage n’est pas forcément la meilleure formule car le véritable objectif est plutôt que la distribution de l’héritage soit moins concentrée et mieux ciblée selon les besoins. Permettre aux testateurs d’éviter la ponction fiscale par la diffusion plus large de la richesse transmise est un moyen astucieux d’éviter à la fois le syndrome dynastique et le spectre de la confiscation, tout en exploitant l’information des donateurs sur les besoins des bénéficiaires.
Comme on le voit à propos de l’éducation et de l’héritage, la redistribution fiscale des revenus n’est pas le seul canal de réduction des inégalités. Ce point sera encore illustré d’une autre façon dans ce qui suit.
Le libéralisme n’est pas assez libéral
Les inégalités s’accompagnent, dans l’économie de marché, de phénomènes d’oppression qui sont souvent ignorés dans les analyses en vogue, surtout du côté libéral, bien que certains d’entre eux devraient nous crever les yeux. Il est vrai que l’approche marxiste, aujourd’hui démonétisée, a obscurci les choses en recouvrant ces phénomènes d’un appareillage théorique en grande partie inadéquat et même erroné. Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain marxiste.
En s’accommodant de ces phénomènes d’oppression qui traversent l’économie de marché dans laquelle nous vivons, l’approche libérale n’est pas à la hauteur de ses propres principes. Mais de quels phénomènes s’agit-il exactement ?
Le plus flagrant, même si l’habitude lui a donné toutes les vertus de la normalité, est la présence massive dans notre économie d’un contrat de subordination qui ampute la partie faible de sa dignité et du contrôle nécessaire sur les affaires la concernant. Il s’agit – l’aura-t-on deviné ? – du contrat salarial. Dans un monde qui se prétend habité par l’idéal démocratique, il est extraordinaire que l’on puisse tolérer le sort qui est fait aux salariés ordinaires et qui constitue un flagrant déni de démocratie.
Mais, tout d’abord, qu’est-ce que la démocratie ? Un petit détour par les principes est indispensable ici car une grande confusion règne sur le concept le plus consensuel de notre époque. La démocratie a trop longtemps été assimilée au principe « un homme, une voix », ou plus généralement à l’idée d’une certaine égalité de pouvoir. En réalité, l’idéal démocratique est, plus fondamentalement, que chacun soit associé, directement ou par ses représentants, aux décisions qui le concernent, et dans la proportion des intérêts humains en jeu. Illustrons brièvement pourquoi ceci est différent de l’égalité du pouvoir. Si l’on voulait l’égalité du pouvoir, on devrait imaginer que tout citoyen français, voire tout citoyen du monde, ait le droit de voter pour élire le maire de Sainte-Sévère. Pourquoi considère-t-on pourtant comme démocratique de restreindre ce droit aux habitants de ce village ? Parce que ce sont principalement eux, et eux seuls, qui sont concernés par cette décision. D’une façon semblable, il paraît naturel que dans une assemblée générale d’actionnaires le droit de vote soit inégal et proportionnel aux parts.
On voit où conduit le principe démocratique ainsi formulé: de nombreuses décisions des entreprises concernent au plus haut chef leurs salariés, et leur droit de regard et de participation à ces décisions est notoirement insuffisant dans les structures actuelles. On s’offusque régulièrement du comportement de ces patrons-voyous qui abusent de leurs prérogatives pour flouer leurs salariés, mais on veut ignorer que, de façon systématique, l’inégalité de pouvoir qui distingue les apporteurs de capital des apporteurs de travail est sans véritable justification et conduit, de façon quotidienne, à de nombreux abus qui empoisonnent la vie des salariés. L’analyse économique reconnaît désormais que l’accaparement du pouvoir par une partie a, dans ce contexte, des conséquences désastreuses pour l’efficacité économique de l’entreprise. Les dirigeants usent et abusent de leurs privilèges pour augmenter leur part du surplus généré par l’entreprise, au détriment de la taille globale de ce surplus. Le mécanisme de réduction du surplus global est simple : les salariés ne pouvant faire confiance à leur employeur pour prendre en compte leurs intérêts doivent adopter des stratégies de protection qui sont coûteuses et ils s’impliquent a minima dans leur travail. Et quand les méthodes de gestion musclées ou habiles parviennent à augmenter l’intensité du travail, c’est au prix de conséquences néfastes sur le bien-être et la santé. Au total, c’est l’économie dans son ensemble qui est moins efficace.
Il ne s’agit pas ici de revenir aux slogans creux de l’autogestion ou aux formules ambiguës de la participation. Il faut rationaliser et démocratiser la prise de décision dans l’entreprise pour que les intérêts des parties prenantes soient correctement pris en compte et que leur apport soit justement valorisé. Donner au salarié un statut analogue à celui de l’associé. Oui à l’économie de marché, non aux privilèges indus du « capitalisme ». Utopique ? Ce qui est utopique, c’est de croire que ce décalage entre l’esprit démocratique de la culture moderne et le fonctionnement archaïque des entreprises puisse perdurer indéfiniment. Cependant, il est vrai que la démocratie ne s’épanouit pas spontanément car elle requiert une coordination sur des règles et la faiblesse des travailleurs sur le marché du travail les empêche de faire entendre leurs préférences. Le fait que le secteur des entreprises démocratiques ne se développe pas fort, par exemple, ne signifie donc pas que la démocratie n’est pas désirée ou pas performante, mais simplement que les incitations nécessaires à son développement ne sont pas en place. Il faut aussi souligner que la tradition communiste et syndicale a longtemps cherché à empêcher toute forme d’association du capital et du travail, au nom de la lutte des classes. Mais les positions ont évolué et les acteurs, du côté des travailleurs, semblent mûrs pour une évolution dans ce sens. Du côté du patronat cela est moins sûr, et le patronat français en particulier est critiqué pour son traditionalisme et son autoritarisme. La vague du management participatif a toutefois atteint notre pays, mais les efforts managériaux pour accroître l’implication des salariés se heurtent toujours à l’obstacle dirimant d’une résistance foncière des dirigeants d’entreprise à tout réel partage du pouvoir. Il est incohérent de demander aux salariés de se comporter comme des associés tout en les maintenant dans leur statut de subordonnés.
Pour vaincre ces résistances à l’association des travailleurs à la décision dans l’entreprise, il serait très dangereux d’imposer une réglementation brutale car cela pénaliserait le pays qui serait le premier à l’imposer. Il vaut mieux encourager l’émergence progressive du secteur démocratique, par l’offre aux entrepreneurs de formes juridiques simples à mettre en œuvre, l’encouragement d’une demande de la part des travailleurs et de leurs relais syndicaux, et par divers avantages financiers aux entreprises adoptant des formes plus démocratiques. En outre on peut appeler le consommateur, qui est la plupart du temps un salarié, à la rescousse. Une fois le cadre juridique défini et les options possibles offertes au choix des entreprises, labellisons les entreprises démocratiques, encourageons-les par divers avantages, et jetons l’opprobre sur les autres : les consommateurs feront la différence, comme ils l’ont fait à propos du travail infantile.
Un autre phénomène d’oppression dans l’économie de marché apparaît quand les partenaires d’une transaction sont très inégaux en richesse. Dans ce cas le plus riche peut faire usage de son avantage pour obtenir de l’autre des choses qui seraient refusées si l’égalité prévalait entre eux. La proportion de la population qui accepte des situations humiliantes ou dangereuses, dans son travail ou dans sa consommation, alors qu’elle les refuserait expressément si son niveau de richesse était décent, est très importante. On voit dans ce phénomène comment même un marché de « libre concurrence » peut être le véhicule de pressions économiques qui ne sont pas très différentes, dans leur essence, de pressions physiques plus directes. Le consentement obtenu dans des conditions d’inégalité ou de pauvreté est un consentement douteux : les transactions marchandes ne sont saines qu’entre égaux. Cette observation apporte une raison supplémentaire pour chercher à réduire les inégalités. Ce faisant, on sert aussi la liberté, l’autonomie et la dignité des personnes, pas seulement l’égalité.
Pour éviter le caractère répugnant de certaines transactions, on a aussi souvent recours à la réglementation : sécurité du travail, réglementation des horaires de travail, sécurité alimentaire, interdiction de certains trafics, etc. L’interdiction des transactions douteuses, toutefois, est à double tranchant. Elle n’aide pas directement les parties faibles mais les empêchent d’entrer dans des échanges qui peuvent parfois leur nuire à terme, mais aussi parfois leur permettre de s’en sortir. Par exemple, le contrôle technique automobile rend l’accès à l’automobile difficile pour les plus démunis qui ne pourraient acheter que des modèles en mauvais état. D’un autre côté, l’impossibilité de s’en sortir par des compromissions avec sa dignité ou sa sécurité peut forcer les plus défavorisés à chercher des moyens de vie plus adéquats, voire les aider directement ou indirectement à obtenir une véritable redistribution. En l’absence de salaire minimum, par exemple, il n’est pas sûr qu’un RMI aurait vu le jour.
Il y a un fait supplémentaire qui permet de dire que le libéralisme n’est pas, en quelque sorte, assez « libéral ». Sa conception de l’égalité, quand il accepte ce terme, accorde une grande place à la responsabilité individuelle et se formule en tant qu’égalité des chances. La notion de responsabilité individuelle est devenue incontournable de nos jours, et c’est plutôt une bonne chose car cela participe de l’autonomisation des personnes, mais ce n’est pas sans danger. Car il y a deux conceptions de la responsabilité individuelle. La conception conservatrice, largement reprise par les libéraux, est régressive : la responsabilité sert à justifier l’abandon à leur sort, ou même la punition, de ceux qui ont démérité, qui n’ont pas su saisir les chances qui leur ont été données. L’égalité des chances est ainsi conçue sur le mode de la compétition. On s’efforce de placer tout le monde sur la même ligne de départ, mais ensuite c’est le chacun pour soi qui domine, et honte aux perdants. A ceux qui sont dans la difficulté, la conception régressive, tournée vers le passé, va d’abord demander s’ils sont responsables de leur malheur.
A cette conception régressive s’oppose une conception progressive, qui s’attache en priorité à rendre les personnes libres et autonomes, capables de maîtriser leur destin et de mener leur vie selon leurs souhaits. La responsabilité individuelle est alors dérivée de la liberté : l’individu est responsable de sa vie dès lors qu’il a les moyens de la conduire et qu’il obtient ce qu’il souhaite. A ceux qui paraissent en mauvaise posture, cette approche ne va pas demander s’ils sont coupables de ce qui leur arrive, mais si cela correspond vraiment à un choix de vie, et si ce n’est pas le cas, va tenter de les remettre sur le chemin de l’autonomie. La responsabilité ne s’inscrit alors plus dans une compétition, mais apparaît comme corollaire de l’épanouissement d’individus moralement autonomes et maîtres de leur destin.
Au-delà des questions de principe, ces approches ont des conséquences pratiques très différentes. La conséquence la plus inquiétante de l’approche régressive est qu’elle fait nécessairement des erreurs d’attribution de responsabilité et impose alors une « double peine » aux plus défavorisés, en leur reprochant de ne pas avoir su saisir des chances qu’en réalité ils n’avaient pas. La transformation générale de notre société en une grande compétition où l’on imprime dans l’esprit des perdants l’idée qu’ils sont fautifs participe de cette dérive. Plus concrètement encore, l’approche régressive est sous-jacente aux politiques de suspension d’allocations familiales ou de pénalisation des chômeurs qui refusent des offres d’emploi, ce qui, dans le but de corriger certains comportements, prend le risque d’enfoncer les moins autonomes. Dans ces cas, l’approche progressive misera plutôt sur des politiques d’accompagnement, pour assister ces personnes et les rendre progressivement autonomes.
La social-démocratie n’est pas assez démocrate
Pour opérer les redistributions qui s’imposent pour réduire les inégalités, l’Etat-Providence sera toujours nécessaire. Il est donc important de s’opposer à son démantèlement, même s’il faut tenir compte des nouvelles contraintes, notamment démographiques, qui exigent des adaptations. Mais on comprend maintenant que l’Etat-Providence n’englobe pas toutes les dimensions de la solidarité. Il ne suffit plus de redistribuer des ressources, il faut aussi démocratiser l’économie et la société en profondeur. L’Etat-Providence pour tous n’est plus suffisant, il faut rechercher « l’état d’autonomie » pour chacun.
En particulier, la conception social-démocrate de la solidarité n’est pas complètement « démocratique » dans la mesure où elle adopte une vision centralisatrice de la solidarité, au lieu de chercher à donner aux acteurs les moyens de leur autonomie par un contrôle plus direct des affaires qui les concernent. La social-démocratie se borne à l’émergence d’un compromis entre partenaires sociaux, qui préserve l’essentiel des prérogatives des élites dirigeantes en achetant la paix sociale par des garanties extra-professionnelles accordées aux salariés. On l’a vu, c’est au cœur même du travail que des progrès peuvent être faits pour donner plus de dignité et de garanties aux travailleurs et leur permettre de développer et valoriser leur potentiel.
Une autre limite de la social-démocratie qui découle de ce centralisme est le caractère uniforme, paternaliste et un peu infantilisant des protections accordées à la masse de la population. Cette caractéristique rend difficilement envisageable un retour pur et simple au modèle classique de l’Etat-Providence, même si les conditions économiques le permettaient, dans la mesure où les situations individuelles sont aujourd’hui diverses et le besoin d’autonomie plus affirmé. Des protections générales, simples et garanties contre les accidents de la vie resteront certes nécessaires, mais elles ne doivent pas être exclusives de la recherche d’une plus grande sécurité grâce à la maîtrise par chacun des conditions de son existence et par la mise en place de réseaux souples comme on en observe dans le milieu des coopératives.
La redistribution par l’Etat serait également assistée par la réduction des inégalités de salaires qui résulterait d’une gestion plus équilibrée, transparente et démocratique des entreprises. Dans les entreprises démocratiques on observe généralement une échelle des salaires sensiblement plus ramassée que dans les entreprises capitalistes, et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Des inégalités moindres au niveau des revenus primaires allégeraient la charge de l’Etat redistributeur.
La démocratisation de l’économie ne concerne pas seulement la gestion des entreprises et la lutte contre les transactions où le consentement de la partie faible est douteux. Elle concerne aussi la révision des objectifs des banques centrales, la démocratisation des organisations internationales, et de façon plus importante encore, mais plus difficile, l’émergence d’une véritable politique économique à l’échelon européen (et si possible mondial), avec des éléments de coordination fiscale permettant de rétablir un certain équilibre entre la puissance publique représentant les citoyens et les grandes entreprises. Remarquons au passage que si le mouvement en faveur de la démocratisation des entreprises prenait de l’ampleur, il modifierait un peu le comportement des entreprises en matière d’investissements internationaux et atténuerait la pression qu’elles exercent sur les gouvernements, rendant ainsi la coordination fiscale moins urgente.
Au long de ces réflexions on voit se profiler une nouvelle forme de social-démocratie, qui mériterait mieux son nom que l’ancienne puisqu’elle instaurerait vraiment la démocratie dans le domaine économique et social en permettant, à tous les échelons (du local à l’international), que les décisions soient sous le contrôle des personnes concernées. Cette nouvelle social-démocratie, dont les contours institutionnels restent certes à préciser, adhèrerait sans états d’âme au principe de l’économie de marché mais s’attacherait à encadrer le fonctionnement du marché pour en corriger les effets néfastes, et redistribuerait non seulement les ressources mais aussi le pouvoir, pour que chacun puisse devenir autonome. Une autre économie de marché émergerait ainsi, qui nous sortirait d’un « capitalisme » encore accroché à des archaïsmes hérités du XIXème siècle, nous ferait entrer dans une ère moderne plus démocratique, placée sous le signe de l’autonomie personnelle, faisant ainsi progresser le programme de libération de l’être humain initié par les Lumières.
Pas de grandiloquence cependant, pas de lendemains qui chantent. Faire passer les salariés à un statut plus proche de celui des associés, rendre l’économie et la société dans son ensemble plus démocratiques ne serait pas une révolution des fondements de l’économie ou des routines de la vie quotidienne. Mais c’est un changement qui paraît, avec les moyens d’analyse dont nous disposons aujourd’hui, à la fois désirable et réalisable. C’est peut-être avec un projet de société de ce genre que l’on peut redonner des ailes à la solidarité.