Inégalités et justice sociale : les débats et les défis contemporains

Trois jours de réflexion et de débats à l'Ecole normale supérieure, rue d'Ulm à Paris, organisés par l'Institut. Découvrez les intervenants, leurs sujets de travail et de recherches, leurs publications. Retrouvez leurs interventions au cours de ces Rencontres de l'Institut Edgar Quinet.

Repenser la Solidarité

 

 

"La solidarité possible d'un nouveau « New Deal »"

À quoi bon la solidarité et pourquoi faut-il la repenser ? Interrogeons-nous d'abord sur les raisons de la solidarité. Même du point de vue « acide » de l'économiste, il ne s'agit pas simplement de l'intérêt particulier de la moitié la plus pauvre de la population. C’est l'intérêt général qui réclame la solidarité.

Les trois raisons de la solidarité
La solidarité, qui se fait en premier lieu à travers la redistribution des revenus par l'État, favorise l'intérêt général de trois façons principales. Premièrement, en compensant les inégalités qui se produisent en dehors de la sphère de la responsabilité individuelle - telles les inégalités déterminées par la famille d'origine, les prédispositions génétiques, les aléas qui frappent les régions, les métiers et les entreprises dans lesquelles les individus travaillent - la redistribution des revenus, des privilégiés vers les défavorisés, contribue à satisfaire un besoin d'équité. C’est un besoin celui-ci qui, comme le montrent bien d’études empiriques, est très répandu dans toutes les couches de la population.
Deuxièmement, la diminution des inégalités en termes de revenu disponible accomplit une fonction d'assurance. Ce qui ex-post, c'est-à-dire après observation du résultat économique, nous apparait comme de la redistribution, avec certains qui payent des impôts et d’autres qui reçoivent des transferts, est du point de vue ex-ante de l’ assurance. Ex-ante signifie le moment lorsque l'individu ou bien ses parents ne savent pas encore s'il sera parmi les bienheureux qui réussissent et donc peuvent être imposé ou parmi ceux qui n'arrivent pas à gagner du quoi vivre dignement. En diminuant l'inégalité des pouvoirs d’achat ex-post, la redistribution réduit ex-ante le risque de revenu supporté par chacun: la solidarité soulage le fardeau de l’incertitude.
La troisième raison générale de la solidarité est simplement que trop d'inégalité peut s’avérer fort nuisible à l’ensemble des citoyens parce qu'elle constitue une menace à la fois à la démocratie et à la paix sociale à l'intérieur d'un pays. La démocratie, en conditions d’inégalité forte, risque de faire place à la ploutocratie, un gouvernement des riches. Par cela, trop d’inégalité non seulement constitue une entrave à la médiation sociale propre de la démocratie ; elle va aussi au détriment de l’efficacité de l’action du gouvernement, en privant celui-ci de l’apport des talents des couches de la population exclues des responsabilités politiques. La vie sociale, en conditions d’inégalité forte, risque de se dérouler sous la menace perpétuelle du crime, avec des coûts psychologiques et matériels bien supérieurs à ceux de la redistribution.
Équité, assurance, démocratie et paix sociale, voilà les avantages de la solidarité pour l'ensemble des citoyens. Alors pourquoi faut-il repenser la solidarité ?

Le défi : conjuguer solidarité et efficacité
Le secret du succès d'un modèle économique et social consiste à savoir conjuguer de la bonne manière la solidarité avec l'efficacité économique. Trop de solidarité peut se révéler nuisible à l'intérêt général parce que les incitations à l'activité économique en sont tellement affaiblies que le gâteau à partager devient trop petit. Le défi pour la collectivité consiste donc à trouver le compromis optimal entre solidarité et efficacité économique.
Pendant les trois décennies après la Deuxième Guerre Mondiale, des pays tels que la France et l'Allemagne ont su conjuguer solidarité et efficacité économique de façon assez exemplaire: le train de vie moyen s'améliorait rapidement, tout avec une diminution remarquable de l'inégalité économique. Les choses ont commencé à tourner mal vers la moitié des années 70, avec des effets de plus en plus néfastes sur un marché qui est fondamental pour tous les enjeux économiques et sociaux : celui du travail. En particulier, le taux de chômage des personnes avec une faible qualification professionnelle a monté à grande vitesse. Par exemple, en Allemagne il est passé de près de 5 pour-cent en 1975 à des niveaux supérieurs à 20 pour-cent au cours de la dernière décennie.
Pour comprendre cette véritable débâcle économique et sociale il faut évoquer deux changements structurels qui sont intervenus dans les années 70 et qui se manifestent toujours aujourd'hui : celui de la globalisation et celui du progrès technique entrainé par les nouvelles technologies de l’information. Ces deux changements structurels ont engendré des effets de longue durée positifs pour la croissance de l’économie mondiale; mais, au même temps, ils ont signifié pour les pays développés autant de chocs durables négatifs en ce qui concerne la demande de la part des entreprises de travail peu qualifié.
La globalisation – qui s’est réalisée grâce à la réduction des coûts de transport, aux améliorations des télécommunications, à la libéralisation de la circulation internationale des capitaux, aussi bien qu’à l'entrée de pays tels que la Chine, l'Inde et les pays ex-communistes dans le marché mondial - a bouleversé le rapport de rareté relative des facteurs de production, capital et travail. À la suite de la globalisation, la mobilité internationale du capital a permis à celui-ci de multiplier ses possibilités de valorisation; du même coup, au niveau de marché mondial, la dotation moyenne de capital par travailleur a diminué de presque la moitié, c’est-à-dire le nombre de travailleurs en concurrence pour utiliser une machine a doublé.
De leur part, les nouvelles technologies de l'information sorties de la révolution microélectronique ont augmenté de façon extraordinaire la productivité des travailleurs hautement qualifiés, car le traitement et la transmission de l’information constituent des aspects essentiels des tâches de ces employés. Grâce à internet, les « stars » de chaque domaine professionnel sont devenues l’objet de l’attention et de la demande d’un nombre toujours croissant d’aspirant-clients. Par contre, la productivité des travailleurs à qualification faible et même moyenne n'a pas bénéficié d'autant des progrès de la nouvelle société de l’information.
Un ajustement de la structure des rémunérations des facteurs de production aux nouvelles positions de courbes d'offre et de demande suscitées par ces deux changement structurels aurait signifié pour des pays tels que la France et l'Allemagne une montée très importante de l'inégalité. Ces pays n'ont pas accepté de payer ce prix. L’ajustement de la structure des rémunérations qui a effectivement eu lieu a été à la fois tardif et partiel ; en revanche, on a dû accepter des taux de chômage agrégés très élevés, proche de 10 pour-cent. C’est un niveau qui est très élevé à la fois par rapport au passé de ces pays et par rapport aux taux de chômage contemporains dans d'autres pays moins égalitaires tels le Royaume Uni et les États-Unis.
Des taux de chômage durablement proches du 10 pour-cent, accompagnés par des taux de croissance économique faibles, voici des raisons suffisantes pour repenser la solidarité et sa relation avec l'efficacité économique.

La réponse inadéquate de la politique allemande
À cet égard, il y a eu en Allemagne au cours de la dernière décennie un curieux conflit entre le monde politique et les électeurs. D’un coté, il y a dix ans, presque tous les partis politiques ont poussé pour introduire des réformes fiscales, de la sécurité sociale, des services publiques et du marché du travail de type libéral. Les propositions de réforme ont parfois été radicales, comme par exemple l’idée de remplacer l'impôt sur le revenu directement progressif avec un impôt à taux unique de 25 pour-cent. De l'autre coté, les électeurs, en grande majorité, ont fait ce qu'ils pouvaient au moment des élections pour pénaliser les partis et hommes politiques les plus engagés en faveur de ces projets de réforme.
À la suite de ce conflit, on a introduit des réformes beaucoup plus souples que l'on avait envisagé au début, avec des résultats en termes d’emploi et de croissance qui restent à être étudié dans les détails, mais qui semblent être très modestes. Peut-être que dans cette période l’Allemagne ait abandonné le modèle du « capitalisme rhénan » de l'après guerre, mais certainement on n'y a pas installé un modèle libéral de type anglo-saxon.
Certains commentateurs voient dans cette réluctance voire résistance aux réformes un signe de la myopie des électeurs ou même d’une leur incompréhension de la logique économique de base. Cette thèse n’est pas seulement arrogante, elle est aussi erronée. Dans l’expérience de ce conflit germano-allemand il y a plutôt un enseignement général à tirer qui concerne l'importance de la spécificité nationale dans la formation d'un modèle social et économique d'un pays.
Les réformes lancées en Allemagne lorsque Gerhard Schröder était chancelier s'inspiraient fortement du programme du New Labour britannique, fondé sur les idées de responsabilité individuelle, privatisation du risque, libre concurrence, égalisation des chances plutôt que des résultats. En Allemagne, la réalisation véritable d'un programme de ce type aurait signifié un remarquable affaiblissement de la solidarité juste au moment où elle était plus fortement demandée par les gens. C'est précisément lorsque la distribution des revenus du marché devient plus inégale et les revenus au niveau individuel deviennent plus incertains (à cause, par exemple, des changements structurels que l’on vient d’évoquer) qu'il y a besoin de redistribution par l'État. C’est là un résultat central de la théorie de l'économie publique, qui affirme que le degré optimal de redistribution des revenus augmente lorsque la distribution des revenus de marché devient plus inégale et lorsque la volatilité des revenus individuels s’accroît.
Pourtant, les partis allemands ont diminué l’offre de solidarité exactement lorsque la demande était en train de croître. Et ceci dans un pays dans lequel on constate en moyenne des aversions à la fois à l'inégalité et au risque qui sont bien supérieures à celles des ménages des pays anglo-saxons. Le conflit avec les électeurs et la faillite des projets de réforme plus radicaux s’expliquent ainsi avec une manque de cohérence par rapport aux besoins de ceux que les partis politiques devraient représenter. L’erreur a été non seulement de prétendre imposer les préférences de quelques hommes politiques et de leurs conseillers au reste de la population ; les propositions de réforme n’étaient pas convaincantes aussi parce que elles ne valorisaient pas les ressources spécifiques de ce pays. Ainsi, les projets d’inspiration néolibérale n’exploitent pas les opportunités politiques qui résultent de l’existence de syndicats plutôt forts et assez raisonnables, d’une tradition encore solide de concertation et de confiance, d’un secteur public relativement performant.
L’enseignement a tirer est qu’il ne faut pas copier les modèles des pays dont on admire le succès, soient-ils les pays anglo-saxons ou bien les pays scandinaves. Il faut plutôt un effort sérieux de réflexion pour comprendre qu'elles sont les préférences et les ressources locales afin de trouver la meilleure utilisation des dernières pour satisfaire au premières.
Ainsi, on pourrait poser la question : dans les nouvelles conditions produites par la globalisation et les nouvelles technologies, étant donné le matériel humain et institutionnel de l'Allemagne comment peut-on mieux conjuguer la solidarité et l'efficacité économique dans ce pays ?

Un « New Deal » pour l’Allemagne
Dans le livre « New Deal für Deutschland » (Campus : Francfort, 2006) j’ai esquissé un programme de politique économique dont le but est précisément celui-là. Ce programme de New Deal à l’allemande est centré sur trois éléments. Premièrement, un pacte national sur les salaires pour relancer dans le moyen terme l’emploi dans les secteurs clés de l'économie allemande. Deuxièmement, un accroissement de la progressivité fiscale, qui toutefois prenne en compte les contraintes imposées par l’intégration de l'économie allemande dans l'économie mondiale. Troisièmement, un plan de croissance des investissements publics, au sein duquel les investissements pour l’éducation nationale jouent un rôle très important.
Le terme « Deal » souligne le caractère potentiellement consensuel de ce type de programme. La réalisation de l'ensemble de ces mesures aboutirait en gros à ce que les économistes appellent une amélioration au sens de Pareto: une politique dont tous les ménages en tirent un bénéfice. Considérons par exemple les travailleurs des grandes entreprises performantes, qui opèrent typiquement dans le secteur des biens d'investissement. Une fois on appelait ces salariés l’ »aristocratie ouvrière », aujourd’hui on parle plutôt de « insiders ». Il s’agit d’un groupe qui pèse fortement sur la prise de décision des syndicats allemands. En adhérent au premier point du New Deal pour l’Allemagne, c'est-à-dire le pacte national sur les salaires, ils sacrifieraient des augmentations du salaire réel à priori possibles. Ce pacte exige en fait que les salaires dans les secteurs avec négociation collective n’augmentent qu’au rythme de l’inflation sur une période de cinq ans. De cette façon, les gains de productivité baisseraient le coût du travail exactement dans les secteurs qui offrent des « bons emplois » : des emplois stables, qui présupposent une quelque qualification technique et vont de pair avec des offres de formation par les entreprises, qui bénéficient du soutien du syndicat et des possibilités ouvertes par la cogestion, rémunérés assez bien pour pouvoir mener le train de vie des classes moyennes. Les entreprises de ces secteurs, ayant anticipé le développement favorable du coût du travail, trouveraient rentable d’embaucher davantage. L’accroissement de leur demande de travail moyennement qualifié serait en partie satisfaite par des travailleurs qui sont aujourd’hui embauchés pour exécuter des tâches qui ne demandent pas une véritable formation professionnelle. Le taux de chômage relativement beaucoup plus élevé des personnes sans qualification cache en fait une autre évolution problématique du marché du travail: pendant les dernières années, un grand nombre de travailleurs qualifiés n’a pu trouver un emploi qu’à la suite de l’agrandissement du secteur à bas salaires et faible protection. Les emplois qu’ils ont dû accepter ne valorisent absolument pas leurs compétences. L’accroissement, grâce au New Deal, de l’emploi qualifié dans les secteurs syndicalisés aboutirait donc à une meilleure allocation de la main d’œuvre et contribuerait à ouvrir des emplois déjà existants aux personnes sans qualification qui se trouvent actuellement au chômage.
La création de « bons emplois » serait aussi très importante pour déboucher la question embrouillée de l’école professionnelle. Pour une économie qui tire sa vigueur de sa dotation en capital humain, il s’agit d’une question tout à fait cruciale. Apparemment on se trouve aujourd’hui dans un mauvais équilibre, validé par les anticipations pessimistes à la fois des élèves et des entreprises. D’un coté, les élèves sont souvent découragés à apprendre à cause de la chance bien trop faible de trouver, après l’école, un emploi qui leur demande une qualification véritable. De l’autre coté, les entreprises ont peu d’incitations à chercher d’embaucher des jeunes formellement qualifiés car elles prévoient une compétence effective trop faible. Donc, les deux cotés n’investissent pas assez: des frustrations évitables, chez les jeunes, ne sont pas évitées ; des occasions de profit, chez les entreprises, ne sont pas saisies. Pour casser ce cercle vicieux il faudrait une coordination des anticipations sur le bon équilibre, dans lequel les deux cotés investissent. Le pacte nationale sur les salaires envisagé par le « New Deal für Deutschland » pourrait servir de mécanisme de coordination.
Revenons aux « insiders » et à ce qu’ils tireraient du New Deal à l’allemande. La stabilisation du salaire réel sur cinq ans représente un sacrifice, bien que pas très grand en vue de la croissance lente du salaire au cours des dernières années. Mais ce sacrifice serait compensé par une offre accrue, en termes quantitatifs et qualitatifs, de biens et de services publics, envisagée par le troisième point du programme. À son tour, ces dépenses publiques supplémentaires - pour la santé et l’école, les transports et les services aux familles, l’environnement et la culture, la recherche et l’université – chiffrées en quelques 25 Mrd d’euros par an, ne seraient pas financées par les « insiders ». Environ la moitié serait financée à travers les effets budgétaires qui résulteraient de l’accroissement de l’emploi, cet accroissement étant estimé à 400.000 unités supplémentaires par an. L’autre moitié des dépenses supplémentaires serait financée par les recettes fiscales engendrées par la taxation des hauts revenus, qui est prévue au deuxième point du programme.
Aussi pour les autres grands groupes de la population on pourrait montrer que ce type de New Deal produirait dans son ensemble un résultat positif. Ainsi, les entrepreneurs en tant qu’individus avec des hauts revenus devraient verser sur leurs revenus bruts un impôt plus lourd (deuxième point), mais ces mêmes revenus seraient plus élevés du fait que le pacte sur les salaires aurait baissé le coût du travail, qui pèse sur les profits (premier point). En plus, eux aussi profiteraient de l’amélioration de l’infrastructure publique (troisième point): le fait de conduire une Porsche n’est pas si excitant si, à cause des trous dans la chaussée, on est obligé à marcher comme tous les autres !
Le programme du « New Deal für Deutschland » nous semble rationnel car il arrive à conjuguer solidarité et efficacité. La politique du contrôle des salaires diminue le chômage et agrandit par ce biais le gâteau à redistribuer. La politique fiscale accomplit cette redistribution de façon solidariste, afin d’améliorer au bout du compte le bien-être de tous.
Vraiment de tous? Quelle évaluation de ce programme pourraient donner les quelques familles milliardaires, propriétaires de grandes entreprises, et les managers qui les dirigent ? Certes, les considérations faites auparavant pour le groupe des entrepreneurs restent valables aussi pour le groupe des grandes familles et des grands chefs d’entreprise, ceux que l’on désigne parfois comme « la finance ». Pourtant, on ne saurait nier une spécificité de ce groupe qui complique le calcul coûts-bénéfices dans leur cas: l’ambition à exercer une influence décisive sur les grands choix de société.
Cette ambition trouve ses racines non seulement dans la force économique de la finance mais aussi dans la structure psychologique des personnes qui en font partie. L’habitude à impartir des ordres à un grand nombre de subordonnés, à prendre des décisions d’investissement qui peuvent changer les destins de milliers de familles, l’expérience d’un succès extraordinaire dans la poursuite du profit, tout cela peut facilement pousser ces individus à vouloir étendre leur sphère de contrôle au domaine politique. Peu enclins à se soumettre à la volonté de la majorité et disposant des moyens financiers et des relations personnelles qui rendent cette stratégie possible, ils peuvent décider de poursuivre une agenda politique afin de réaliser un quelque modèle économique et sociale à l’échelle macro. Cette aspiration est d’autant plus compréhensible qu’aux yeux de ces individus déjà habitués au luxe, il peut apparaître fort futile de suivre la stratégie alternative qui consiste à chercher d’augmenter la satisfaction personnelle par des activités de consommation.
Effectivement, on reconnait en Allemagne quelques personnes de l’élite économique qui, par exemple à travers la gestion directe de certains médias, l’organisation d’initiatives autour de questions de politique économique et sociale et le financement ou même la création de centres de recherche en sciences sociales, semblent être guidées essentiellement par une ambition d’influence. S’il est vrai que cette influence prend souvent la forme d’une sorte de lobbysme en faveur de politiques néolibérales, il serait faux d’en déduire un alignement de toute la finance allemande à ce projet.
D’abord il y a des contrexemples, comme celui du riche propriétaire d’une grande chaine de distribution, qui se bat pour l’introduction d’un revenu de citoyenneté financé par la taxation de la consommation. Même si l’idée du revenu de citoyenneté occupe une place importante dans la tradition de la pensée libérale, la vision politique sous-jacente est très différente de celle du « chacun pour soi » néolibéral. Ensuite, dans un groupe d’individus qui ont largement satisfait tous leurs besoins matériels, il y a raison de s’attendre à un certain pluralisme d’opinions politiques. Peut-être, mais il n’est pas sûr, qu’un projet de société néolibéral soit effectivement celui qui rapporte le plus à ces individus en termes d’argent. Mais pour certains de ces individus cela pourrait être un facteur tout à fait secondaire dans la détermination de leurs opinions et de leurs comportements politiques. Par exemple, vraisemblablement la plus grande part d’entre eux n’a pas oublié que les désastres de la politique européenne du siècle dernier sont nés au sein de sociétés qui étaient extrêmement polarisées à leur intérieur.
Sans vouloir sous-estimer le poids de la « vile monnaie », les opinions politiques ne sont jamais le simple reflexe des intérêts pécuniaires. Surtout dans une démocratie, il existe toujours une marge d’indétermination culturelle: c’est le lieu des batailles des idées, où le souffle de la raison porte les esprits et l’hégémonie peut toujours être mise en question avec les armes du discours.

Une critique constructive de l’État
Dans le programme esquissé dans « New Deal für Deutschland », comme dans chaque programme réaliste qui vise à réaliser aujourd’hui la solidarité dans une société marchande, l'État garde un rôle central. En fait, il ne faut pas s’attendre du marché et des entreprises qu’ils nous délivrent les avantages de la solidarité: équité, assurance sur l'ensemble du cycle de vie, démocratie, paix sociale. Les tâches essentielles du marché et des entreprises sont respectivement d'allouer les biens et les services et de créer la richesse. Étant les hommes ce qu’ils sont, il revient en premier lieu à l'État d'organiser la solidarité dans une société marchande.
Si nous voulons la solidarité il faut alors prendre au cœur l’organisation de l’État. Il faut soulever la question des risques de défaillance de l'action étatique et envisager les moyens pour les minimiser.
Deux risques principaux méritent ici d'être soulignés. D'abord, il faut évoquer le risque que les élus, bien qu’étant formellement les représentants des citoyens, mal comprennent et mal interprètent les besoins et les ordres de priorités des citoyens. C'est un risque dont le conflit germano-allemande entre partis politiques et électeurs sur la question des réformes offre une manifestation évidente. Au pire des cas, l’auto-référentialité du monde politique et le désintérêt des individus pour la politique peuvent se renforcer l’une l’autre, jusqu’à empêcher toute transmission d’information pertinente des représentés aux représentants.
Afin de minimiser le risque d’incohérence entre action politique et préférences des citoyens, on pourrait élargir les espaces de démocratie directe. Pourquoi les citoyens ne devraient-ils pas être écoutés sur des questions qui les touchent de près, telles certaines politiques du marché du travail ou de l’impôt ? La participation directe des citoyens au processus de décision collective comporte certes des coûts, mais il y a raison pour penser que le bilan coûts-bénéfices ait évolué de telle sorte à préconiser davantage de participation. D’un coté, nos sociétés sont désormais fortement éduquées et la capacité de réfléchir aux trade-offs parfois subtils des choix collectifs est très répandue. De l’autre, les nouvelles technologies de l’information facilitent beaucoup l’accès aux renseignements nécessaires pour évaluer les avantages relatifs d’options politiques alternatives.
En outre, il est vraisemblable qu’une stratégie d’élargissement des espaces de démocratie directe ait un effet positif sur la légitimité de l’État et rende possible un majeur degré de solidarité dans le longue terme. Étendre la démocratie directe est un acte de confiance de l’État vers les gens. Par une logique de réciprocité, on peut s’attendre que cela fortifiera la confiance des citoyens dans l'État, ce qui est nécessaire pour stabiliser le soutien politique à un degré de redistribution élevé.
Le deuxième risque de défaillance de l’État à évoquer est que celui-ci ne soit pas capable de faire les mêmes progrès que le marché et les entreprises en termes d’efficience. Si l'État n'arrive pas à suivre le marché et les entreprises sur ce terrain il finira par trouver son action de plus en plus délégitimée. Comme chaque bon artisan prend un soin majeur pour garder et améliorer l’efficacité de ses instruments, ainsi la collectivité devrait prendre soin de l’État.
Les voies par lesquelles ce but peut être atteint dépendent beaucoup de la situation particulière du secteur publique dans chaque pays. De façon générale, les critères de recrutement ainsi que la formation professionnelle des responsables politiques et des fonctionnaires ne sauraient être négligés. En Allemagne par exemple, le mécontentement à l’égard des récentes réformes du marché du travail a été provoqué aussi par une série de grosses fautes dans la législation, dues au fait que des effets incitatifs et des effets de translation des subventions mises en place n’avaient pas été anticipés. Il est révélateur du type de formation des décideurs publique en Allemagne que parmi les quelques vingt-cinq membres de la commission d’experts qui avait préparé ces réformes il n’y avait aucun économiste.
L’efficience de l’État ne dépend pas seulement de la compétence de ses hommes mais aussi de la structure incitative. Étant donné la complexité des tâches et des critères d’évaluation, il serait illusoire de vouloir trouver la formule optimale pour inciter les décideurs publiques. Il y a néanmoins des voies de bon sens à suivre. D’abord, le contrôle par les représentés devient plus effectif si la transparence augmente. Souvent des décisions importantes sont prises par des individus qui ne sont point apercus de l’extérieur car, dans les organigrammes des administrations, ils se placent « en deuxième ligne ». Il s’agit alors de personnaliser la responsabilité des décisions publiques : donner aux électeurs des renseignements pertinents sur l’identité de ceux qui prennent les décisions, expliquer quelles sont leurs tâches et documenter leurs possibles conflits d’intérêt. Semblablement, les politiques en place devrait être de-anonymisées, en faisant clarté sur les individus qui portent la responsabilité pour leur introduction. À cette mesure il faut ajouter l’évaluation scientifique des toutes majeures politiques mises en place, afin d’apprendre à distinguer ce qui marche de ce qui ne marche pas. Ensemble, l’identification des responsabilités et l’évaluation scientifique des politiques permettrons de mieux rendre justice au mérite et de mieux déplorer l’inaptitude, avec des effets incitatifs importants.
Formation des décideurs publiques, transparence à l’égard de leurs responsabilités, évaluation scientifique systématique des politiques : tous ceux-ci devraient être des éléments qualifiants de l’État du bien-être du 21ème siècle.

Conclusion
L’intérêt général réclame la solidarité, mais il réclame aussi l’efficacité économique. Depuis désormais trois décennies, certains pays comme la France et l’Allemagne n’arrivent pas à conjuguer solidarité et efficacité économique comme on le souhaite et comme on pourrait le faire.
Mon premier message de fond a été qu’il faut s’ouvrir aux réformes, mais celles-ci doivent être á mesure des préférences et des ressources de chaque pays, indépendamment des modes intellectuelles du moment. Pour l’Allemagne, le modèle libéral de type anglo-saxon, même dans la version « gauche moderne » du New Labour, ne me paraît ni nécessaire, ni souhaitable.
Deuxièmement, pour organiser la solidarité dans une économie de marché, l’État demeure l’acteur principale. C’est pourquoi un projet qui se veut solidariste ne peut être crédible que s’il envisage des mesures rigoureuses contre les risques de défaillance par l’État. Plus que jamais, dans notre temps, l’engagement pour la solidarité passe par une lutte sans quartier contre la négligence dans l’action publique.

(Rédigé à Berlin, en février 2008)
 

 

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